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Entrer dans le Dom Juan de Molière par le théâtre

Ce document a été réalisé par Madame Anne-Marie BONNABEL, agrégée de Lettres Modernes, chargée de l’enseignement théâtre en CPGE et en lycée.

Dom Juan reste à juste titre une des œuvres la plus étudiée en lycée et d’excellents documents pédagogiques et projets de séquence ont été publiés à son sujet. Le personnage de Dom Juan, sa légende fascinent en effet comme matière mythique dans laquelle Molière a puisé, qu’il a contribué à enrichir et qui ne cesse d’inspirer les auteurs contemporains comme Eric Emmanuel Schmitt, Michel de Ghelderode ou Peter Handke. De plus, le Dom Juan de Molière a suscité une infinité de gloses et commentaires de par sa place à part dans l’œuvre de son auteur, ses énigmes, l’incroyable duo Dom Juan-Sganarelle qui porte le couple maître-valet à une dimension jamais atteinte dans l’histoire de la comédie dont il constitue néanmoins un topos.

Le rapide parcours proposé ici voudrait amener à entrer dans la pièce par le théâtre, c'est-à-dire par ses mises en scène, pour en mettre en évidence l’ambiguïté et la polysémie, pour soulever des questionnements plutôt que d’apporter des réponses, et découvrir peut-être que Dom Juan est avant tout une pièce de théâtre qui parle de théâtre.

Si on met en effet côte à côte l’opinion de Louis Jouvet, metteur en scène  : " Dom Juan est malgré tout une comédie religieuse ; c’est un miracle du Moyen-Age " ( La Comédie Classique 1940) et celle de Barthes après le spectacle de Jean Vilar, en 1954 : " Chaque soir 2000 spectateurs reçoivent bouche bée en pleine poitrine une présence de l’athée. " on est frappé de la distance qui peut séparer deux interprétations de la même œuvre et s’interroger sur l’énigme de Dom Juan , une énigme aux multiples aspects.

Les documents.

Pour explorer le mythe

  • Un Dictionnaire de Don Juan par Pierre Brunel, Robert Laffont Bouquins 1999
  • Le mythe de Don Juan par Jean Rousset Armand Colin 1978
  • Don Juan: Mille et trois récits d’un mythe par Christian Biet Découvertes Gallimard 1978.

Pour l’édition problématique du texte

Molière Le festin de Pierre ( Dom Juan) Edition critique du texte d’Amsterdam 1663 par Joan Dejean Droz 1999.

Pour un nouveau regard critique

  • Christian Delmas Dom Juan et le théâtre à machines Cahiers de littérature .Université de Toulouse le Mirail.
  • Patrick Dandrey Dom Juan ou la critique de la raison comique. Champion 1993 ; L’Eloge paradoxal 1997 et Molière ou l’Esthétique du ridicule.1992 PUF

Pour les mises en scène du Dom Juan de Molière

  • Théâtre aujourd’hui N° 4 Dom Juan de Molière, Métamorphoses d’une pièce. Edition CNDP.….
  • Une cassette video INA libre de droit, La mise en scène de Jacques Lassalle.
  • Le film de Marcel Bluwal qu’on peut accompagner du livret Molière Dom Juan chez Hatier Théâtre et Mises en scène 1985<
  • Un recueil de deux DVD ; Le meilleur du théâtre Copat La mise en scène de Daniel Mesguich Intégrale du spectacle et les Bonus contenant des interviews du metteur en scène et des acteurs ainsi qu’un historique des grandes mises en scène.
  • En annexe à ce document un cours de Daniel Mesguich au Conservatoire National Supérieur de Paris, scène 3 de l’acte I
  • La Comédie Classique, Louis Jouvet, Gallimard où plusieurs cours de Jouvet au Conservatoire sont consacrés à Dom Juan


Les énigmes de Dom Juan

I Quel texte Molière a-t-il véritablement écrit ?

Nous n’en savons rien. Nous ne savons rien en effet du texte proféré par les acteurs le soir de la première représentation du Festin de Pierre le 15 février 1665. Dès le lendemain la pièce est censurée et la scène dite du Pauvre (II 3) supprimée. Elle se joue encore une quinzaine de fois jusqu’au 20 mars, date de la fermeture annuelle des théâtres pour les fêtes de Pâques au XVII° siècle. A la réouverture du théâtre, alors qu’on pouvait s’attendre à plusieurs autres représentations, compte tenu de son succès, Le Festin de Pierre a disparu de l’affiche et ne sera jamais repris du vivant de Molière, contrairement aux habitudes de la troupe.

Le 11 mai, le libraire de Molière (on parlerait aujourd’hui de son éditeur) obtient le privilège qui l’autorise à publier Le Festin de pierre. Il fait enregistrer son privilège le 24 mai et ne publie cependant pas la pièce.

En 1673 quand Molière meurt, Le Festin de Pierre est sa seule oeuvre non publiée de son vivant.

En 1677 douze ans après la création du Festin de Pierre, Armande Béjart, l’épouse de Molière, et ses comédiens passent commande à Thomas Corneille d’une version versifiée, édulcorée et moralisante, où tous les passages délicats concernant la morale et la religion sont supprimés, version publiée en 1681 sans scandale.

En 1682, La Grange, le comédien qui a joué le rôle de Dom Juan, le fidèle compagnon à qui on doit les fameux registres du théâtre qui nous en disent beaucoup sur la vie de la troupe, dirige la publication des œuvres complètes de Molière. Il donne à la pièce un titre qu’elle n’a jamais porté du vivant de son auteur : Dom Juan, ce qui n’empêche pas la censure d’intervenir, alors même que le volume VII des œuvres complètes de l’édition de 1682 est prêt à être imprimé et relié. Pour éviter de recomposer le volume entier, les feuillets incriminés seront supprimés et des nouveaux collés à leur place, on parle alors d’éditions cartonnées. Mais toutes les modifications exigées par la censure ne sont pas également effectuées sur tous les exemplaires de 1682. Ainsi à partir de ces exemplaires différemment censurés, on peut cerner les exigences de la censure qui visent à supprimer dans les discussions Dom Juan - Sganarelle tout ce qui pourrait, même implicitement, se moquer de la religion. A titre d’exemple, " loup garou " est remplacé par " diable ".

En 1683, un libraire hollandais met au jour une nouvelle édition du Festin de Pierre qui donne une version sensiblement différente des divers exemplaires censurés. Quelqu’un, peut-être un acteur possédant un manuscrit de la pièce, aurait décidé de la publier à l’étranger par réaction à la censure en France. Ce manuscrit toutefois comporte des variantes à des endroits qui ne sont pas concernés par la censure, et il ne comporte aucune des didascalies rajoutées dans l’édition de 1682, ce qui accréditerait la thèse de la transcription manuscrite, plus ou moins de mémoire par un acteur, de la pièce telle qu’elle a été jouée le 15 février 1665. Le fameux pamphlet du Sieur de Rochemont, qui a assisté à la première et qui cite la pièce, permet de corroborer l’hypothèse que l’édition hollandaise de 1683 se rapproche considérablement du texte originel.

Ce type de recherche appartient à la critique génétique qui, bien que passionnante, n’a certes pas sa place en cours de français. Néanmoins, avoir conscience de la marge d’incertitude que recèle tout texte et particulièrement Dom Juan, c’est être amené à refuser toute interprétation catégorique et univoque et admettre que l’objet de notre étude peut à juste titre se déplacer de l’herméneutique vers la prise en compte des mises en scène de Dom Juan, qui entretiennent toutes un rapport fort à l’œuvre de Molière et en révèlent les possibles, loin de tout jugement de prétendue fidélité ou infidélité aux intentions de l’auteur.

II Quel(s) Dom Juan a-t-on joué(s) ?

Jusqu’en 1847, la Comédie Française, la maison de Molière, joue l’adaptation affadie de Thomas Corneille dans une tradition de jeu conventionnel et élégant. En un siècle, de 1847 à 1947, la pièce n’est jouée qu’une centaine de fois, ce qui est extrêmement peu.On pourrait aller jusqu’à dire que Dom Juan de Molière est une œuvre récente qui naît véritablement au théâtre à partir des mises en scène fondatrices de Jouvet en 1947 et de Vilar en 1953.

III Pourquoi Molière a-t-il écrit en prose?

L’écriture en prose d’une grande pièce en cinq actes dont le héros est un grand seigneur et qui comporte des scènes d’amour déchirantes, est une énigme de plus, car la prose appartient aux genres inférieurs. Or Molière a clairement voulu dès L’Ecole des femmes, hausser sa comédie au rang de grande comédie, susceptible de rivaliser avec la tragédie, notamment par l’emploi de l’alexandrin (qu’on relise La critique de L’Ecole des femmes et qu’on compare L’Ecole des femmes et L’Ecole des maris restée au genre de la farce)

Longtemps on a cru résoudre l’énigme par le peu de temps que Molière aurait mis à écrire Dom Juan, pressé qu’il était par les difficultés financières qui suivirent l’interdiction de Tartuffe en mai 1664. En somme Dom Juan serait une pièce bâclée, impression corroborée par la structure lâche de la pièce : une succession de tableaux dans des lieux divers plus qu’une intrigue contenue dans un seul espace et dans un temps resserré selon la doxa classique).Or nous avons aujourd’hui connaissance des commandes d’accessoires et de six décors, prévus pour les cinq actes, faites en décembre 1664 ; ce qui vent dire que Molière en décembre avait suffisamment avancé dans son projet pour en préciser la structure. On sait que généralement Molière n’a pas mis plus de deux mois pour écrire chacune de ses pièces. Alors que penser sinon que Molière joue à surprendre ses lecteurs/spectateurs, voire à les dérouter par toutes sortes de moyens ?

IV A quelle dramaturgie la pièce de Molière renvoie-t-elle ?

On a vu dans Dom Juan de la pastorale, de la pièce à machines, du registre comique avec le grotesque Sganarelle, du registre héroïque avec nobles en campagne, honneur et duel et du registre tragique avec le désespoir amoureux d’Elvire et la mort de Dom Juan.

L’hybridation des genres dans Dom Juan, à une époque où le classicisme a imposé leur séparation, a suscité elle aussi maintes tentatives d’explications dont on peut raisonnablement douter. Molière serait un auteur tragique " manqué ". Son génie indiscutablement comique l’aurait poussé vers la comédie, mais, après l’échec en 1660 de sa comédie héroïque Don Garcie de Navarre, sur le modèle cornélien, il n’aurait eu de cesse de pencher vers un tragique dissimulé sous le genre comique. Peut-être même aurait-il écrit certaines des es œuvres avec l’aide secrète de Corneille, ce que prouverait par exemple dans le cas de Dom Juan l’alexandrin à l’accent cornélien : " La naissance n’est rien où la vertu n’est pas " IV 4.

Ces thèses visant à " expliquer " le processus de création ne font que le réduire. Molière, dans Dom Juan, joue visiblement à brouiller les pistes.

Dom Juan, une pièce à thèse ?

I La tentation de faire de Dom Juan une pièce à thèse.

La biographie de Molière fournit des arguments valables pour voir en Dom Juan une revanche de la libre pensée, une machine de guerre montée par Molière contre la cabale des dévots qui a fait interdire Tartuffe. On ne manque pas de citer les liens plus ou moins attestés mais fortement probables du jeune Molière et des disciples du philosophe épicurien Gassendi. De plus, face aux arguments en faveur de l’incertitude du sens de Dom Juan, il est toujours possible de répondre que le message est crypté et que Molière, en proie à la cabale, a employé tout son art à dissimuler sa pensée par pure prudence. Enfin, Molière, a affirmé le fameux castigat ridendo mores, la vocation morale de la comédie que les pères de l’église, Bossuet et plus tard Rousseau lui refusent. Il est donc tout à fait légitime de chercher dans Dom Juan une portée éthique et idéologique qui dépasse l’esthétique.

Tout cela est vrai et pourtant des objections non moins valables peuvent être avancées.

II Réfutation

Quand Molière entreprend l’écriture de sa pièce, Don Juan est à la mode. Si le Burlador de Sevilla de Tirso de Molina n’est pas directement connu, le personnage et sa légende sont arrivés en France par l’Italie et la commedia dell’arte. Quatre anciens canevas de commedia attestent du succès de l’histoire de Don Juan interprétée par les comédiens italiens avec lesquels Molière était lié. En 1659 deux auteurs Dorimond, puis De Villiers, font jouer leur version respective, intitulée Le festin de Pierre ou le fils criminel. Certes les versions citées jouent à fond la carte de la morale comme l’indique le titre de Fils criminel et Molière s’en démarque clairement. Néanmoins il est probable que Molière ait été poussé par ses comédiens à écrire une pièce dont le succès était assuré eu égard à l’engouement pour le thème donjuanesque, à un moment où la troupe était en difficultés économiques à cause de l’interdiction de Tartuffe.

Par ailleurs, une pièce de théâtre dite " à thèse " est une pièce dans laquelle l’auteur défend des idées en relation avec la réalité politique, sociale ou morale de son époque, ce qui implique la présence d’un ou plusieurs personnages qui emploient tout l’appareil rhétorique de la persuasion et apparaissent clairement en porte-parole de l’auteur.

Qu’en est-il dans Dom Juan ? Il n’y a pas de personnage de raisonneur ni de personnage témoin, quelque peu extérieur à l’action, qu’on puisse créditer d’un rôle de porte parole, à l’instar de Chrysalde dans L’Ecole des femmes ou de Cléante dans Tartuffe, ou de Béralde dans Le Malade Imaginaire ou encore de Philinte dans Le Misanthrope.

Les tentatives de raisonnement de Sganarelle tournent en lazzi ( " Voilà ton raisonnement qui a le nez cassé III 1), en fatrasie (V 3), en une caricatures de l’esprit religieux (la croyance populaire au vin émétique et au moine bourru mis sur le même plan que Dieu, discréditait totalement la foi de Sganarelle III 1°). Les détracteurs de l’époque l’avaient bien compris qui voyaient en ce " valet de comédie "( Rochemont) un piètre défenseur de la religion, même si une lettre - libelle, peut-être de la main de Molière, rétorquait qu’on ne peut faire parler un valet " comme un docteur de La Sorbonne "

Quant à Dom Juan, il est surtout remarquable par ses silences. Avec Sganarelle : " laissons cela, je ne saurais disputer " Acte III scène 1. Avec Elvire il se tait pour finir par dire : " mais voilà Sganarelle qui sait pourquoi je suis parti I 3. Avec son père, il écoute et conclut : " Monsieur, si vous étiez assis, vous seriez mieux pour parler. ".Quand il parle, le sens de ses paroles reste énigmatique. " Deux et deux font quatre Sganarelle et quatre et quatre font huit " pouvait raisonner comme une preuve d’athéisme pour de contemporains qui reconnaissaient la phrase prononcée à son lit de mort par un libre penseur connu, le prince de Nassau, mais n’est-ce pas tout aussi bien la réplique anodine et ennuyée de celui qui veut se débarrasser de l’importun questionneur ?

Que penser du fameux "  Je te le donne pour l’amour de l’humanité ". III 3 ? Faut-il voir la négation de Dieu dans cet écho à la formule consacrée : pour l’amour de Dieu ? Dom Juan n’est-il pas plutôt touché, ébranlé même, par cette rencontre avec le Pauvre ?

Ses grandes tirades, l’éloge de l’inconstance I 2 et l’éloge de l’hypocrisie V 2, sont des morceaux de virtuosité rhétoriques qui relèvent de l’éloge paradoxal dans lequel Patrick Dandrey voit la structure même de la pièce.

Figer Sganarelle et Dom Juan dans le rôle de deux protagonistes d’un débat d’idées n’est pas pertinent car ils n’ont pas le même statut et leur relation est beaucoup plus complexe, intime, empreinte de subjectivité. Sganarelle éprouve des sentiments mêlés d’indignation et d’admiration, de fascination et de répulsion. Il s’agit d’un couple où s’exprime la subjectivité de personnages loin de tout forme de débat théologique.

De surcroît affirmer que Molière place la défense de la religion dans la bouche d’un valet superstitieux pour mieux la brocarder serait oublier la défense de la religion incarnée par Elvire. Rien n’obligeait Molière à créer ce personnage touchant qui par une sorte de miracle transcende une passion charnelle en charité mystique.

Que dire enfin de la mort de Dom Juan ? Le châtiment de Dom Juan pourrait apparaître comme un démenti de tout l’athéisme affirmé dans le reste de la pièce. Si Dieu est bien au rendez- vous pour frapper le pécheur libre penseur ; la morale et la religion sont sauves et le dénouement clôturant la pièce par un châtiment vient la dédouaner de toute trace d’irréligion. Pourtant l’effet de ce châtiment n’est-il pas bien amorti par les dernières paroles qui appartiennent au valet de comédie : " Mes gages, mes gages, mes gages ", qu’on les situe dans le registre comique ou qu’on y entende une arrière- pensée résolument matérialiste ?

Faut-il en conclure avec Patrick Dandrey que Dom Juan ne s’explique que par ses paradoxes, que c’est un chef d’œuvre du genre pseudoencomiastique, que toutes les tirades parlent le langage de l’ironie et que la tirade sur le tabac qui ouvre étrangement l’œuvre, est un signe que l’œuvre entière est à lire comme un éloge paradoxal de la religion dont les divers éloges paradoxaux ( le tabac, le vin émétique, l’inconstance, l’hypocrisie, voire même le blason de la beauté de Charlotte " aux mains noires comme je ne sais quoi " II 2), seraient des indices.

" Point extrême et en ce sens peu représentatif de l'ensemble de la démarche de Molière, promontoire avancé au-dessus du gouffre, Dom Juan constitue une comédie plus que problématique, une comédie critique, dirait-on, dévouée à dégager une perspective ironique[…]Le " doute sceptique " introduit par Dom Juan dans le fruit comique prolonge et approfondit cette sensation intuitive du spectateur des grandes comédies de Molière, que même si la vérité paraît évidente comme l'image indiscutable quoique paradoxale d'une statue qui marche ou d'une addition élémentaire (deux et deux sont quatre), ses implications intellectuelles et ses applications éthiques font essentiellement problème ". Patrick Dandrey Le Prisme de l’ironie dans Dom Juan, critique de la raison comique.

Plutôt que de glisser vers l’aporie en cherchant impérativement à débusquer le message contenu dans Dom Juan, il serait plus judicieux de reconnaître que l’on n’a pas les moyens de savoir avec certitude ce que Molière a " voulu dire " - expression courante et sans doute malheureuse - à ses spectateurs du 15 février 1665.Quant à ce que Molière nous dit, à nous spectateurs des XX° et XXI° siècles, nous ne pouvons l’atteindre que par le truchement de ses interprètes d’aujourd’hui que sont les acteurs sous la direction du metteur en scène.

Dom Juan une pièce de théâtre avant tout

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I Des choix de mise en scène

Le choix de l’acteur interprétant Sganarelle et de son jeu s’avère déterminant pour la crédibilité des assertions du personnage. Jeune, beau, empli d’admiration pour son maître comme Pierre Brasseur dans le film de Bluwal, ou pitre travesti comme Christian Hecq dans la mise en scène de Daniel Mesguich  ou encore émanation du peuple tragiquement conscient de son incapacité à parler dans un langage qu’il ne possède pas comme Marcel Maréchal dans la mise en scène de Patrice Chéreau.

Parallèlement, le choix de l’acteur interprétant Dom Juan en dit tout aussi long. Quadragénaire voire quinquagénaire ayant beaucoup vécu –choix majoritaire- ou jeune homme de vingt cinq ans, " blouson doré " comme Didier Sandre dans la mise en scène de Bernard Sobel qui n’oubliait pas que le premier interprète Lagrange avait cet âge là en 1665. Grave, tenté par la grâce, en quête d’une spiritualité que l’amour humain ne peut satisfaire, comme Jouvet ou Seweryn, ou " casse-cou frimeur et coureur de jupon " comme Philippe Caubère dans une mise en scène version commedia dell’arte.

Le silence de Dom Juan est appelé par Jacques Lassalle " silence action ". C’est que les silences qui à la lecture laissent planer le doute sur la pensée de Dom Juan sont sur la scène remplis par le jeu et peuvent devenir plus signifiants que des paroles. Comment Dom Juan écoute-t-il les récriminations puis le supplications d’Elvire ? Avec, mépris, gêne ou simple nonchalance comme chez Lassalle où Dom Juan est couché? Comment regarde-t-il le Pauvre, en grand seigneur méchant homme comme chez Bluwal ou avec surprise et peut-être crainte et malaise ?

Enfin, comment représenter le tombeau, la statue, le spectre ? Hiératiques et impressionnants ou machines grossières peut-être fabriquées par les frères d’Elvire ?

Comment représenter la mort de Dom Juan ? Le dénouement changera de sens en fonction de l’effet produit sur la scène par le foudroiement. Ce " foudre en peinture " comme dit Rochemont impressionnera le public ou apparaîtra faux et artificiel et donc vain selon la représentation qui en est donnée et selon le public, l’une et l’autre liés par l’esthétique d’une époque.

Les documents proposés supra permettront de confronter les choix opérés par les grands metteurs en scène de Dom Juan dont la vision renouvelle, désoriente, rafraîchit notre approche de la pièce, nous empêche en tout cas d’avoir l’impression de connaître l’œuvre et de porter sur elle un regard lassé par l’habitude et les certitudes.

II La théâtralité de Dom Juan

Pierre Chabert, metteur en scène, dit que "  Le sujet de Dom Juan – où l’on peut projeter tous les conflits moraux possibles – se trouve coulé dans une matière théâtrale brute, primitive, touchant à l’essence même du théâtre, au jeu pur. "

Ici tout est théâtre et tout est prétexte à théâtre. On peut par exemple mettre en parallèle la scène de séduction de la paysanne II 2 chez Molière et chez Tirso de Molina. On remarque alors combien l’expansion du moment de la séduction chez Molière amène du jeu sur le plateau. La scène avec Charlotte et Mathurine II 4 où Dom Juan adresse un discours amoureux à chacune et aux deux en même temps est un défi pour l’acteur en même temps qu’un pur moment de théâtre qui repose sur l’inventivité et la virtuosité de l’acteur

Dom Juan est en effet du jeu pur, qu’il s’agisse de la chute de Sganarelle, de son travestissement, de la reconduction de monsieur Dimanche

Dom Juan est un acteur. Il joue des rôles, il ment sur son identité à Dom Carlos, il ment à son père, il ment à Elvire tout en brouillant les repères entre fiction et réalité : " Je vous avoue madame que je n’ai point le talent de dissimuler et que je porte un cœur sincère "I 3. Sganarelle, d’ailleurs salue ses talents d’acteur après la grande tirade sur l’inconstance : " Seigneur de ma vie comme vous débitez ; il semble que vous ayez appris par cœur cela. "I 2 Le personnage de Dom Juan, c’est de la vie, de l’immédiateté, de la présence sur le plateau ; il figure dans toutes les scènes sauf scène 1acte I et scène 1 acte II. Dom Juan refuse la temporalité de la vie humaine ; vivant dans l’instant il vit dans le présent du théâtre et derrière tous le lieux de fiction de la pièce, il n’y a qu’un seul lieu : le plateau de théâtre.

Il se pourrait bien aussi que la fameuse tirade du tabac soit un éloge déguisé du théâtre, ce qui apparaît quand on remplace le mot tabac par le mot théâtre ; la référence à Aristote prend alors tout son sens et on y voit exaltées les vertus conviviales et morales liées au théâtre.

Enfin Dom Juan est une pièce à machine comme les affectionnait le public de cette moitié du XVII°.Spectre, statue, enfers brûlants sont du spectacle au sens propre et on sait en lisant le traité de Sabbatini (Pratique pour fabriquer scènes et machines de théâtre 1636) les " feintes " dûment expliquées permettant de donner une vision de l’enfer sur le théâtre. Molière reviendra à la pièce à machines avec Psyché et avec Amphitryon que l’on peut rapprocher de Dom Juan, à ceci près que la conquête amoureuse se joue chez les dieux en toute impunité.

Au terme de ce rapide parcours, il semblerait qu’on puisse arriver à une seule certitude : Dom Juan est un chef d’œuvre ; son mystère, son épaisseur, sa résistance à toute interprétation réductrice, la séduction qu’il exerce sur les hommes de théâtre sont liés à la puissance de sa théâtralité, à cette nécessaire " épaisseur de signes "(Barthes) en puissance dans le texte et émis depuis la scène pour tisser un réseau de significations.