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Yves Bonnefoy Les Planches courbes
La maison natale



Ce travail sur Les Planches courbes d’Yves Bonnefoy a été réalisé par Mme Florence CHARRAVIN-BRAS, professeur agrégé de Lettres Modernes au Lycée Aubanel d’Avignon, avec ses élèves de Terminale L.

Objectif du cours : Quelle est la signification de La maison natale?

Cette réflexion est menée après avoir étudié le mythe de Cérès et le personnage de l’enfant.

Travail préparatoire :

  1. Repérage des occurrences concernant l’expression " maison natale ", contexte et variations de son emploi dans la section.

  2. Repérage de l’élément " eau " et des images s’y rapportant.

Elaboration du cours :

Il s’agit d’éclairer la signification de la " maison natale " en s’appuyant sur la composition de la section, dont le mouvement est perceptible grâce la présence de l’eau. L’étude est, de ce fait, linéaire mais orientée vers une mise en relation de ces éléments.

A partir de la pensée de Bachelard, dont Bonnefoy a suivi les cours, l’étude s’appuie sur le fait que les quatre éléments poétiques sollicitent l’imagination, c’est-à-dire la formation des images. Nous nous attachons en particulier à l’eau (L’eau et les rêves).

L’eau apparaît en effet créatrice d’images : les six premiers poèmes de la section, rythmés par " Je m’éveillai ", évoquent des " récits en rêve ". Bachelard " La maison natale est plus qu’un corps de logis, elle est un corps de songe " (La poétique de l’espace)

Poème I : eau et inondation de la maison natale, image floue de " la sans-visage ", l’autre rive à distance, dans le rire lointain des autres enfants, la séparation.

Poème II : reflet de l’eau et des miroirs, un visage " dans l’image " de la déesse aux " mèches désordonnées ". " L’eau rapide, où s’efface le souvenir ", le rêve sans la mémoire, l’insaisissable.

Poème III : l’eau désirée et désaltérante, Cérès " buvant avidement de toute sa soif"

Poème IV : l’eau boueuse, silencieuse, dans laquelle le poète saisit des branches qui évoquent la déchirure, la souffrance " des angles, des élancements, des pointes, des cris ", souvenirs " des voix ", errance et solitude.

Poème V : la barque, " Je suis couché au plus creux de la barque ", descente du fleuve, déni du réel " Trop vastes les images, trop lumineuses ", " Je désire plus haute ou moins sombre rive ". Surgissement des images de la mémoire " tes premières images ", l’école : " décolorement des noms et des formes ", " dessaisissement des montagnes, des fleuves ", transparence du souvenir : le langage à distance du monde, perte d’un langage originel.

Poème VI : la pluie, mais l’eau laisse place au feu et à la terre dans " l’avènement du monde ". Le rêve et l’espérance : le poème comme lieu de l’avènement de l’arrière-pays lointain et désiré " Je dédiais mes mots aux montagnes basses ".

Les poèmes qui évoquent ces rêves laissant apparaître les désirs de l’inconscient au travers des images poétiques : désir d’une autre rive, tentation du " haut-pays ", mais le rêve d’un autre lieu conduit vers le leurre de la " pensée désirante " (L’Arrière-pays, p 16, Gallimard).

Ainsi l’eau ambivalente, destructrice et créatrice fait surgir des images de ruine de la maison natale, les mots abstraits et les images ont détruit l’unité originelle avec le lieu, le sens est perdu.

Les six poèmes suivants accomplissent un cheminement vers un autre lieu, non plus rêvé mais réel.

Poèmes VII, VIII et IX : " Je " autobiographique, la maison natale de Tours, un univers concret et modeste. Si l’eau est absente, les souvenirs surgissent : la maladresse de l’enfant à dire son amour pour le père, l’imperfection des mots. Pourtant le père et la mère accèdent à la présence dans le poème par le geste, le regard. Le thème de l’exil et du " lieu perdu ", déjà évoqué dans le cours précédent à propos de Cérès et Ruth font de la maison natale le lieu du passé et de la déchirure : " l’oubli avide ". Ainsi cette véritable maison natale ne doit pas nous détourner d’une signification qui s’éclaire dans le poème X.

Poèmes X, XI, XII : Les trois derniers poèmes donnent leur sens à l’expression " maison natale " qui se trouve à nouveau liée à des images d’eau.

Poème X : "Une maison natale ". L’article indéfini déplace le lieu dans la lumière de l’été. Le pronom " nous ", l’éveil au matin près de " celle qui rêva à côté de moi " font advenir la poésie dans " Le jeu d’ombres léger des nuées de l’aube ". Les images d’ombre et de lumière font de la terre le lieu de la présence, de la vie. L’imperfection du langage demeure, mais dans une réconciliation avec le monde. Les blés qui rappellent Cérès et les gestes aimants sont la maison natale (non plus selon le hasard biographique), c’est-à-dire le " vrai lieu ", incarné, et le lieu de l’expression poétique. Ainsi l’eau revient dans le poème mais apaisée et bienfaitrice : les jours sont " comme va lentement un fleuve ", " ils avançaient avec la majesté des choses simples ". L’imperfection du langage rappelle " L’humaine vie précaire sur le navire ", et la finitude " Et en avant ce serait bien la mort ". Pourtant le drame qui se jouait dans les poèmes précédents fait place à la plénitude : les enfants, non plus au loin sur l’autre rive désirée, " rient dans l’eau calme ". L’enfant représente l’immédiateté, le contact originel avec le monde avant que le langage ne nous en sépare. (Yves Bonnefoy écrit dans un ouvrage sur le peintre F.Ostovani : " l’autre rive, celle qui reste à jamais avant les mots. ")

Ainsi le poème X marque une orientation nouvelle de l’expérience poétique.

Poèmes XI et XII : Le navire dont les occupants " demandent rivage " renvoie au dernier poème de la section " Dans le leurre des mots ". Leur quête de " Beauté et vérité ", qui est une illusion, les condamne à la souffrance dans " ces cris qui s’obstinent ". Le poète s’interroge afin de leur venir en aide dans un mouvement de compassion, en effet la poésie doit offrir un séjour " pour que la maison s’ouvre ", et que soit donner aux hommes " un lieu natal ", en écho à la maison natale, et que cesse l’errance sur les " hautes vagues ". La pitié pour Cérès traduit ce sentiment : " Parole même obscure mais qui puisse, / Aimer enfin Cérès qui cherche et souffre ". Le sens perdu est retrouvé, l’eau désaltérante répare l’image trouble de la déesse telle qu’elle apparaissait en rêve, c’est désormais sa beauté faite d’espérance qui ouvre à la plénitude et à la joie de l’enfant " dans l’évidence qui fait vivre,/ Avant la convoitise du dieu des morts. "

Ainsi la maison natale apparaît dans ce dernier mouvement comme le lieu de l’unité, selon Bonnefoy, le poétique " est une expérience du monde et non une production simplement verbale ". (Entretien avec P. Kéchichian, 1994, reproduit dans Le Monde " dossiers et documents ", avril 2004). Pour Bonnefoy, la perception sensible du monde dans la poésie, au travers des quatre éléments, des mythes, de la musique des mots permet d’affaiblir la " langue conceptuelle " qui réduit le monde à des représentations abstraites lesquelles nous laissent en dehors de l’unité du monde.

Prolongements:

Le rôle de la poésie, relecture de la section " Dans le leurre des mots ", en particulier en ce qui concerne les remarques sur le langage et l’invocation de la poésie (p78 à 80).

Le lyrisme : une expression nouvelle du lyrisme dans la poésie ce notre temps.